Rebuts rébus 25 septembre 2008 3h 30
C’est ainsi que naquit le premier paquet d’art
Le 13 mai 1989
D’une destruction par le feu :
J’ai conservé les cendres dans une urne,
Pèle mêle des dessins d’enfance
Un cahier à spirale dont quelques feuilles furent épargnées
Et des travaux plus récents.
C’est au moment où je choisis un de ces derniers
Sur bois
Trop grand pour l’âtre de la cheminée
Qu’il me fallut le rompre.
En deux, en quatre, en huit puis en seize.
Cette fragmentation
Mit fin à l’anéantissement par les flammes.
Elle m’en rappela, une autre :
Celle de l’hostie et le partage du pain
Une première reconversion
Une première communion.
L’idée me vint de les empiler
Du plus grand au plus petit
Comme un jeu d’enfant
Sous forme d’une pyramide instable
Que je dus ficeler.
L’objet ainsi fabriqué
Semblable à un peson
Équilibre et jugement à la fois.
Il y en eut beaucoup d’autres depuis
Amoncellement, échantillonnage
Pour des vœux partagés
« Ce n’est qu’un détail, mais ça peut vouloir dire beaucoup »
Parfois soudés par la colle
Ou liés à la peinture,
Ou trempés directement dans un pot
Ou repeints aussi.
Les destructions devinrent passagères,
Les paquets grossirent,
Furent de plus en plus volumineux.
Toutes ces déchirures
Comme autant de blessures
De colères aussi
Empaquetées, emballées,
La peinture repliée sur elle-même,
Comme des colis piégés
Pour des destinations ennemies refoulées.
La consigne est de ne pas les ouvrir.
Ne pas l’ouvrir, on la ferme.
Les amis bien sûr ne respectent pas la règle,
Ils veulent savoir ce qu’ils renferment.
Un jour, suite à un déménagement
Un paquet s’éventra
Et les images ressurgirent
Avec le liseré blanc de leur déchirure.
Une première résurrection
Dans « emboîte-moi le pas ».
Puis à des moments perdus
Comme on recycle le pain
Les morceaux furent retaillés à angle droit.
Commença une collection d’images,
Les brisures conservées et mises en botte, en attente.
Le temps passa
Avec encore plus de travaux mis sous plis
Qu’il n’y eut d’automnes.
Puis un jour, il y eut ce transfert de fonds
De ces petites coupures vers un ailleurs.
Un ré inventaire abyssal
Consigné dans un cahier
C’est là que débuta la série « il y a de beaux restes ».
Mes petits bonhommes, en surimpression
Revisitant ma peinture, là où je l’ai laissée,
Lui donnant une seconde chance.
Je commençai à recoller les morceaux,
À reconstituer l’histoire.
J’allais oublier l’Histoire.
Avec ce premier passage
De la première guerre du Golfe
Avec cette goutte d’or, offerte par un ami
Retraçant sur de petits format déjà sauvés des eaux
Les bombes et leurs cicatrices chirurgicales
Les dégâts collatéraux de « Guère c’est déjà trop ».
Il y eut aussi « ce qu’il en reste »
Une série de six toiles
Rebaptisées du nom des provinces yougoslaves
Qui suivirent le feu de l’actualité,
Passant de déchirures en réécritures
Pour finir assemblées sur une bande horizontale
Comme une ligne supplémentaire
Rompue en deux
Rafistolée par une ficelle,
Un cordon
De dynamite ou humanitaire ?
Puis il y eut les tours
Les deux tours, celles du onze neuf
Et ces petites vignettes de petits bonhommes
Décollées, jour après jour, comme un éphéméride
Effaçant le temps, plus de 1200 jours après ;
Puis la déchirure du support
La réécriture encore
Comme autant de façons de conjuguer le sort
De « Ce qu’il reste d’humanité ».
Tout ça m’amène jusqu'à vous aujourd’hui
Où l’écrit prend sa place, toute sa place
Retraçant l’expérience
Jalonnée de ces mini stèles du souvenir
De ces bornes milliaires de pas franchis
De ces ex-voto évocateurs
De ce dernier empilement
Dans une caisse en bois de récupération
L’emballage d’une borne d’incendie.
Il y a le feu
Il y a la vie
Je choisis la vie.
La vie avec ces encombrements,
Ces fardeaux, ces rebuts
Rébus de notre insconcience
Qui me portent à croire
Aux restes mis de côté
Au rejet, comme la pierre angulaire
Nécessaire aux bâtisseurs
Échafaudant la pratique
Étayant le propos
Entaillant le vif du sujet.
Publié in le Croquant N°59/60
Homo detritrus du rejet au projet
page 41-43 ISBN 0984-8185 http://www.le-croquant.com/